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Bref
historique de la vision des couleurs
Pr
. Yvon Grall
Contact :
UFR Lariboisière St louis. Service de Biophysique. Département Vision
10 ave. de Verdun. 75010 Paris. M-él : grall.yvon@wanadoo.fr
L'homme
a mis très longtemps pour commencer à comprendre les phÉnomènes visuels
dont il se sert pourtant quotidiennement. Il est vrai que ce sens, primordial
dans notre espèce, est assez complexe. Il conduit en effet à étudier les
interactions entre les phénomènes physiques (lumière dite " visible
" appartenant au domaine des ondes électromagnétiques) et les phénomènes
physiologiques qui à partir d'un flux de photons, produisent des sensations
interprétables par le cerveau pour mieux définir notre environnement et
y situer nos actions. L'histoire des différentes conceptions, souvent
opposées, qui se sont fait jour à ce propos ne manque pas d'intérêt.
LA PREHISTOIRE
On
ne sait évidemment pas si un homme de Cro-Magnon ou un Néandertalien ont
songé à chercher une explication aux sensations colorées qu'ils percevaient.
Ce qui est sñr, c'est qu'ils savaient se servir des différents pigments
à leur disposition avec un sens artistique étonnant et que nous pouvons
encore être admiratifs devant les représentations rupestres que nous avons
découvertes plus ou moins récemment.
L'ANTIQUITE
C'est
Aristote dont les conceptions ont dominé tout le monde antique et le Moyen-Age
qui a fourni une première série d'explications aux sensations colorées
que nous connaissons. Pour lui, toute couleur vient d'un équilibre subtil
entre blanc et noir, non pas en termes de simple mélange (il connaissait
fort bien la gamme des gris ainsi obtenue) mais par une dégradation progressive
de la " qualité " de la lumière blanche. Cette dernière est
la seule vraiment " pure " car elle procède des sphères célestes
baignées par l'éther. Les éléments terrestres (air, eau, poussières, etc.)
la transforment en l'obscurcissant et font apparaître les couleurs liées
au " monde de la génération et de la corruption ". On retrouve
des échos de cette pensée jusque chez Goethe (1810) avec bien sûr des
arrières pensées philosophiques sur l'assimilation de la dualité "
lumière-ténèbres " avec le combat " bien-mal ".
Simultanément, la
notion de lumière pénétrant dans lil comme source du phénomène
visuel n'était nullement établie. De nombreuses théories proposaient au
contraire que ce soit l'il qui envoie des rayons " tâter
" les objets environnants pour en déduire leur forme et éventuellement
leur couleur, liée à la matière les constituant. Il faut d'ailleurs reconnaître
qu'on trouve dans les écrits d'Aristote la distinction entre " couleur-lumière
" et " couleur-matière ", précurseurs de nos mélanges additifs
et soustractifs et qui montre une rare finesse d'analyse pour l'époque.
DU MOYEN-AGE
AU XVIIIème SIECLE
De
nombreuses théories, dont certaines nous paraissent aujourd'hui particulièrement
farfelues, tentent d'expliquer le phénomène visuel. On pense à la suite
d'Al-Hazen (965-1039) et de Roger Bacon (1220-1292) que l'image du monde
extérieur se forme au niveau du cristallin ou de la pupille (d'où l'origine
de ce dernier nom : " pupilla " : petite poupée, exprimant la
réduction des objets extérieurs vus en réalité par réflexion sur le miroir
convexe constitué par la cornée...). Les couleurs seraient ensuite transmises
à l'intérieur de la tête par le nerf optique (ceci n'était pas mal vu
!). On découvre l'inversion de l'image rétinienne, ce qui ne manque pas
de troubler profondément Léonard de Vinci, qui imagine des trajets complexes
des rayons lumineux pour supprimer ce phénomène gênant.
Cependant
des idées nouvelles apparaissent venant de Galilée (1564-1642) et de ses
successeurs qui travaillent sur le principe selon lequel le monde est
composé de particules (aspect " objectif ") et que les interactions
de ces particules avec nos organes des sens produisent les sensations
(aspect " subjectif "). Ces dernières naissent avant tout des
dispositions particulières de l'organisme humain. Les couleurs appartiennent
à ce second ordre, bien qu'ayant leur origine physique dans le premier.
Ce progrès décisif dans la pensée scientifique se retrouve exposé chez
Descartes et aussi chez John Locke (1632-1704).
NEWTON, YOUNG,
HELMHOLTZ, MAXWELL, HERING
Ces
cinq noms prestigieux résument l'entrée de l'Étude des phénomènes visuels
et notamment de la perception colorée dans l'ère scientifique moderne.
Nous
n'insisterons pas sur le génie universel de Newton (1642-1727) et sa célèbre
expérience de la dispersion de la lumière blanche par le prisme qui établit
sans conteste la nature complexe de ce qu'on considérait jusque là comme
le symbole de la pureté absolue. Par contre, Newton croyait à l'existence
dans la rétine d'un grand nombre de " résonateurs " entrant
en fonction chacun pour une nuance colorée particulière.
C'est
l'immense mérite de Thomas Young (1773-1829) que d'écrire en 1802 :
"
Il est à peu près impossible d'attribuer à chaque point de la rétine un
nombre infini de particules dont chacune vibrerait à l'unisson avec chaque
ondulation possible de la lumière. Il devient donc nécessaire d'en supposer
le nombre limité, à trois par exemple... " Sur la valeur de ces trois
couleurs, Young a varié : après avoir proposé comme exemple rouge, jaune
et bleu (les fondamentales des peintres) il s'est rallié, après réflexion
et quelques expériences supplémentaires, au trio rouge, vert et violet
qui lui apparaåt plus physiologique. Cette remarquable intuition devait
être amplement confirmée...près de 150 ans après par les travaux en électrophysiologie
et en micro spectrophotométrie des années 1960 à 1980. Ajoutons, sans
que cela diminue ses mérites, que Young avait concrétisé et admirablement
exprimé un certain nombre d'idées exposées de façon plus confuse par ses
contemporains, notamment G. Von Gentilly et Venturi.
Hermann
Von Helmholtz (1821-1894) devait largement confirmer le bien fondé de
cette théorie du trichromatisme dans son monumental ouvrage sur "
l'Optique Physiologique " (1852). Enfin, James Clerk Maxwell (1831-1879)
à partir d'expériences de mélanges de couleurs et d'égalisations, jetait
les bases de la colorimétrie dont il écrivait les premières équations
fondamentales.
Cependant,
un physiologiste autrichien, Ewald Hering (1834-1918) faisait remarquer
que dans l'étude des phénomènes subjectifs de la vision des couleurs,
apparaissaient toujours deux couples bien individualisés, rouge-vert et
bleu-jaune, combinés au couple blanc-noir rendant compte de l'appréciation
de la luminance. Cette théorie extrêmement pertinente ne cadrait pas avec
le trichromatisme où le jaune est un mélange de rouge et de vert alors
que spontanément, il nous apparaît comme une couleur pure et non comme
un rouge-verdâtre... On retrouve d'ailleurs, dans les six couleurs constituant
les 3 couples antagonistes de Hering, les " couleurs simples "
proposées comme telles par Léonard de Vinci dans son traité de la peinture
!
La
conciliation de ces théories devait avoir lieu bien plus tardivement,
à la fin du XXème siècle, lorsque les études électrophysiologiques ont
mis en évidence les trois types de cônes correspondant à la théorie trichromatique,
ainsi que les réponses antagonistes des ganglionnaires, répondant aux
couples opposés de Hering.
Enfin,
bien qu'un peu à part des recherches proprement dites sur la vision des
couleurs, il ne faut pas oublier John Dalton, célèbre chimiste (1766-1844)
peut-être plus connu par l'auto étude de sa dyschromatopsie qui devint
le
"daltonisme
" et dont un remarquable travail sur ses rétines, conservées après
sa mort, a déterminé la nature exacte seulement dans les dernières années
du XXème siècle !
ET MAINTENANT
?
On
ne peut qu'être admiratif devant l'aspect étonnamment prophétique des
réflexions de ces grands chercheurs qui, à partir de faits épars et d'expériences
astucieuses malgré un matériel rudimentaire, ont eu de justes intuitions
concernant un fonctionnement complexe que notre technologie moderne n'a
toujours pas totalement élucidé.
En
effet, si de très grands progrès dans nos connaissances sur la vision
des couleurs ont été réalisés dans les cinquante dernières années, de
multiples questions restent posées qui n'ont toujours pas ou presque pas
de réponses. Citons par exemple :
-
Comment, alors que de nombreux primates sont toujours dichromates, le
trichromatisme est-il apparu et s'est-il maintenu dans l'espèce humaine
?
-
Pourquoi la proportion de dichromates passe-t-elle de 8% environ dans
la population mâle d'Europe à 4% en Afrique et moins de 2% en Océanie
?
- Comment
un phénomène strictement local (interactions de photons avec des pigments
photosensibles à l'intérieur de la rétine) peut-il créer dans notre cerveau
une représentation précise de notre environnement sur des distances avoisinant
l'infini ?
On
voit que de nombreuses disciplines (physique, mathématiques, psychologie,
génétique, biologie, etc.) doivent encore interférer et s'unir étroitement
pour aller plus loin dans la meilleure compréhension d'un des sens les
plus merveilleux qui soit : la vision de l'homme.
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